Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

02/06/2007

Démographie et politique

Depuis plusieurs années, l'évolution démographique est favorable aux Catholiques en Irlande du Nord. Elle constitue un enjeu en soi. En effet, les Protestants redoutent plus que tout le moment où les Catholiques deviendront majoritaires. Le dernier recensement de 2001 parle de 43,7 % de personnes se présentant comme Catholiques ; de 53,1 % de Protestants ; le reste se revendique d'une autre religion ou philosophie (une minorité) ou ne se prononce pas. Au début des Troubles, soit en 1969, on établissait le rapport de forces à 70 % pour les Protestants et à 30 % pour les Catholiques. Cette rapide évolution de la natalité catholique n'est pas sans rappeler une scène d'anthologie du film "Le Sens de la vie" des Monty Python. D'après certains observateurs, le basculement pourrait s'opérer autour de 2020, pour d'autres il interviendrait plus tard.

Avec le temps, certains quartiers protestants sont devenus catholiques, ce qui n'est pas sans conséquence. En effet, les marches orangistes - dites aussi protestantes -, qui commémorent la bataille la Boyne, persistent à vouloir passer dans des quartiers historiquement protestants. Ce qui est perçu comme une véritable provocation chez les Catholiques. dans ce cas de figure, nous sommes en présence d'une opposition typique entre une logique de droit du sol et une logique démographique. La confrontation de ces deux logiques aboutit inévitablement dans une impasse : celle d'un dialogue de sourds. Les heurts et violences qui en découlent ont été médiatisés à maintes reprises.

On trouvera de nombreuses cartes sur le site du Cain (Conflict Archive on the Internet) - sélectionnez "same map of CAIN" - consacrées à Belfast, Derry-Londonderry, l'Irlande du Nord et l'Irlande. Elles permettent de visualiser :

- l'évolution démographique, entre autres l'évolution de la répartition des communautés sur base du critère "religieux" ;

- certains résultats électoraux ;

- ou encore le trajet de la marche orangiste à Portadown ou l'on peut voir la place grandissante occupée par la communauté catholique.

Par ailleurs, il est également possible de consulter sur le site du CAIN diverses cartes relatives à la localisation de certaines campagnes d'attentats; à l'évolution des actes de violence perpétrés par des paramilitaires (républicains et loyalistes) et au nombre de morts attribués aux forces de sécurité britannique, etc.

Les résultats électoraux - même très récents - permettent également d'observer cette évolution démographique favorable aux Catholiques. Je vous renvoie sur ce point au site de l'ARK (the Northern Ireland Social and Political Archive).

28/05/2007

Stewartstown Road Regeneration Project - 1

Le Stewartstown Road Regeneration Project est un projet dont j'ai pu suivre l'évolution à diverses occasions. J'en touche d'ailleurs un mot dans mes "Chroniques belfastoises". Ma première visite remonte au mois d'août 1999. J'y avais rencontré Jean Brown, une travailleuse communautaire protestante.

 

Situé à l’extrémité de Belfast Ouest - majoritairement catholique -, ce projet de revitalisation urbaine concerne l'enclave protestante de Suffolk et le quartier catholique de Lenadoon. Il se situe sur la peaceline de Stewartstown Road qui sépare les deux communautés. Je m’étais rendu sur place lors de mon premier séjour, sur le conseil de Chris O'Halloran, coordinateur du Belfast Interface Project. Le bus m’avait déposé à l’angle de Suffolk Road et de Stewartstown Road. Un énorme fortin militaro-policier, rehaussé d’un mirador en béton entièrement grillagé, se dressait sur le coin. J’avais alors traversé la route pour me retrouver dans le parking d’un bâtiment abritant un bureau de poste et quelques commerces, dont l’étage supérieur avait été condamné, s’il fallait se fier à ses fenêtres aveugles. Dans le prolongement, sur la gauche du bâtiment se trouvait une route fermée par des tôles épaisses, garnies sur leur sommet f52e6e4687dfa6bbf4c468be0d18981f.jpg93616c834195dbf4c178fc15a92aafa5.jpgbf301c106e7e56672cca226b7fb78ca2.jpgde barbelés. Puis venait une rangée de maisons sociales délabrées, dont les fenêtres du rez-de-chaussée et les portes d’entrée étaient couvertes de grillage pou se prémunir de jets de pierre, de bombes incendiaires et autres projectiles. Face à elles se dressaient de haut thuyas et des grilles métalliques servant à protéger les habitants d’éventuelles incursions de nationalistes catholiques. J’étais passé derrière cette peaceline et j’avais longé les maisons abandonnées en apparence. L’une d’elles abritait pourtant les bureaux de services sociaux protestants. Jean Brown, une femme d’une cinquantaine d’années, m’avait reçu. Elle m’avait décrit le processus de rapprochement des deux communautés, les obstacles, les espérances. Elle m’avait expliqué que la maison dans laquelle nous nous trouvions, ainsi que ses voisines, allait disparaître pour céder la place à un centre commercial. Un bâtiment moderne plus vaste devait remplacer l’actuel qui abritait la poste et les petits commerces. Ceux-ci seraient relogés dans le nouvel immeuble qui accueillerait en plus, à l’étage supérieur, les services sociaux des deux communautés. « Ce projet est idéal pour le futur, commentait Jean alors. Il devrait permettre de créer de l'emploi au niveau local et de favoriser à long terme le mélange des deux communautés. Il réussira, parce qu’il est porté par les habitants. »

(...)

0f557083fa5aeb580e608e8e38d043e7.jpg

25/05/2007

Retour à Belfast - 4

En attendant que les urnes soient complètement dépouillées en République d'Irlande, je vous livre le 4e épisode des Chroniques belfastoises.

En ce vendredi 24 novembre 2006, je me réveille au petit matin dans un hôtel où la moitié des participants aux 13e rencontres de Banlieues d'Europe a vainement tenté de dormir. C'est une journée particulière. Aujourd'hui, les différents partis politiques d'Irlande du Nord doivent se prononcer sur l'accord de Saint-Andrew (Ecosse). Ce dernier s'inscrit dans la lignée de l'accord de paix de 1998 pour restaurer le parlement nord-irlandais, le Stormont. D'ailleurs, c'est là que sont censés se réunir les partis. Et tout ne va pas se passer comme prévu...

Je fus bien inspiré d’emporter dans mes bagages une boite de boules « Quies ». A deux heures du matin, la fête battait toujours son plein quelque part dans le Balmoral Hotel. Sans doute au bar. Mes alliées acoustiques m’ont permis de passer une bonne nuit. A l’inverse de mes petits camarades de Banlieues. Mon voisin de couloir, Bouchaïb, avait une tête de déterré ce matin. Lorsque je rejoins la salle à manger pour le breakfast, les autres n’ont pas l’air en meilleure forme. Francis Kochert, journaliste, rencontré à Paris quelques mois plus tôt ; son ami Hervé, un Alsacien de Sarreguemines avec qui j’ai sympathisé la veille et qui a beaucoup apprécié mon livre ; Jean Hurstel ; Myriam, Frédérique et Sarah de Banlieues d’Europe ; Yvette Lecomte de la Communauté française de Belgique et j'en passe…
Il faut se hâter de manger, le car n’attend pas. On se retrouve rapidement à prendre un trajet similaire à hier. On passe devant le projet de régénération urbaine de Stewartstownroad. Il fait gris. On se retrouve dans cette portion du quartier catholique qui était embouteillée la veille au soir. Autour de moi, les gens s’interrogent sur l’endroit où nous sommes, la signification des drapeaux noirs, des fresques murales. J’explique en retour que ces drapeaux font référence au 25e anniversaire de la grève de la faim menée par plusieurs membres de l'IRA en 1981. Cela vaut aussi pour les fresques représentant un grand H, qui fait référence à "Hunger stryke" ou à la forme de la prison - j'avoue ne plus savoir.

464e3264304b644c09f31383e5840d5f.jpg 

Du coup, il ne faut pas cinq minutes pour que je devienne le centre d’attention de dix paires d’oreilles. Le plus connu, Bobby Sands, s'était même fait élire au parlement de Westminster tout en étant en prison. Ils tentaient d'obtenir le statut de prisonnier politique. Le gouvernement britannique n’a pas cédé. Bobby Sands est mort au bout de 66 jours. Neuf autres prisonniers de l’IRA et de l’INLA (Irish National Liberation Army, une dissidence de l’IRA) ont suivi peu de temps après. Ce fut une des plus grosses victoires médiatiques pour le mouvement républicain, qui lui valut une sympathie quasi-internationale.

Le car franchit une peaceline, dont les deux portes de métal sont grandes ouvertes. La nuit, elles seront refermées. Mesure de prévention. Garantie de sécurité. Les souvenirs du conflit restent vivaces dans les mémoires.

220d3a1cb06e2ccaf7691683d52eb278.jpg

16/05/2007

Retour à Belfast - 3

Suite de l'épisode 2 qui lui même faisait suite à l'épisode 1 (dingue!). Où je retrouve mon vieil ami Chris O'Halloran qui m'a aidé à faire mes premiers pas à Belfast. La nuit est tombée et la pluie tombe toujours. Je vous laisse ce 3e et court épisode pour ce long week-end.

(...) Pour Chris O'Halloran, j’ai apporté plusieurs tablettes de chocolat belge. Cette attention le touche. En plus, il en a l’air friand. Nous parlons de Belfast, de ce qui bouge, de ce qui reste. Chris me parle des investissements dans le centre-ville, des hôtels et des bâtiments culturels qui poussent comme des champignons, de la volonté de faire venir du monde à Belfast, et surtout de cette tendance des autorités publiques à dire que tout va bien.

- C'est comme s'il ne s'était jamais rien passé, que les Troubles n’avaient jamais existé.

Le pouvoir a souvent du mal à assumer un passé qui le dérange... Mais peut-être est-ce aussi une façon d'accélérer le retour à la normale, la reprise économique et la venue des investisseurs? Il est vrai qu'il est parfois nécessaire de se projeter vers l'avenir, plutôt que de continuellement regarder en arrière. De là à nier le passé? A recouvrir le feu qui couve sous la cendre?  L'entreprise peut s'avérer risquée... Chris regrette que trop souvent les pouvoirs publics ignorent les recommandations des acteurs qui oeuvrent à la réconciliation. Il me demande si dans mon boulot de chercheur, je suis confronté aux mêmes problèmes. Dans un premier temps, je lui déclare que les résultats de ma dernière recherche ont satisfait le commanditaire. Puis, l’instant d’après, je lâche :

- Parfois, j’ai le sentiment que les recommandations que l’on formule sont prises en compte uniquement lorsque cela rejoint les intérêts du commanditaire.

- Je comprends ce que tu veux dire. J’ai aussi ce sentiment.

Il est déjà l’heure de se séparer. Chris m’amène en voiture jusqu’au Mandela’s Hall, en face de la Queen’s University, dans le Sud de la ville, là où les habitants se situent entre classes moyennes et classes supérieures, quand ce n’est pas au-delà. Tous les membres – ou presque - du réseau Banlieues d’Europe se retrouvent là ce soir pour assister à la séance d’ouverture du Belfast Winter Carnival. Il y a là : des personnes déjà rencontrées ailleurs, d’autres à découvrir, des amis à revoir, des amitiés à nouer, des moments à partager, des conversations à mener à bâtons rompus… Faire réseau, à nouveau.